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Sureté nucléaire : quand le mieux devient l’ennemi du bien. (03/09/2021)

Tel est le titre d’un article récent * publié par Dominique FINON Directeur de recherche émérite au CNRS (associé au CIRED, Centre international de recherche sur l’environnement et le développement). Nous invitons vivement nos lecteurs à lire cet excellent document qui fustige les excès de certaines mesures mises en œuvre en matière sûreté nucléaire, tant sur le plan technique que sur le plan du contrôle et de la réglementation, notamment en France.

On pourrait d’ailleurs résumer la teneur cet article à l’aide d’un sous-titre anglo-saxon « How safe is safe enough » ou bien par l’expression “trop de sûreté tue la sûreté” (pour paraphraser ce qui fut énoncé à propos des impôts et taxes par l'économiste américain Arthur Laffer à fin des années 1970).

En préambule à ce texte, il nous semble utile de rappeler que le niveau de sûreté atteint par les réacteurs à eau pressurisée (REP) qui fonctionnent aujourd’hui en France, était déjà considéré comme très élevé dès le début de leur développement industriel à partir du milieu des années 1970 (réacteurs de deuxième génération). En effet, selon les premières études probabilistes de sûreté publiées en 1990 en France, la probabilité d’une fusion partielle ou totale du cœur fut estimée à 5x10-5 (5 cent-millième) par réacteur et par an pour les REP-900 MWe (étude IRSN, ex-IPSN) et à 1x10-5 (1 cent millième) par réacteur et par an pour les REP-1300 MWe (étude EDF). Pour un parc de plusieurs dizaines de réacteurs cela conduisait à une probabilité de fusion d’un cœur de quelques pourcents sur la durée de fonctionnement de ce parc. Ce risque était alors considéré comme acceptable compte tenu des moyens de mitigation d’un tel accident majeur qui existaient déjà pour empêcher des rejets importants de radioactivité dans l’environnement, même en cas de fusion du cœur. Le premier d’entre eux étant tout simplement une enceinte de confinement en béton, extrêmement résistante, capable de contenir les éventuels rejets massifs de produits radioactifs qui pourraient s’échapper de la cuve contenant le cœur.

L’accident de la centrale nucléaire de Three Miles Island (TMI) survenu le 28 mars 1979 aux États-Unis, qui avait conduit à une fusion importante du cœur (mais sans rupture de la cuve) a d’ailleurs illustré parfaitement le rôle majeur d’une telle enceinte, puisqu’il n’y eut pratiquement aucun rejet radioactif dans l’environnement et d’ailleurs aucune victime de quelque nature que ce soit. Notons qu’aucun autre accident de ce type n’est survenu depuis sur des REP qui pourtant constituent plus des 2/3 des réacteurs nucléaires dans le monde (proportion qui s’accroît au fil des années) et qui cumulent aujourd’hui une expérience de fonctionnement d’environ 15 000 années-réacteurs. Mais cet accident unique dans l’histoire des REP a connu un retentissement médiatique sans précédent et il a entraîné des mouvements de panique dans la population. Néanmoins, Il a fait l’objet d’analyses scientifiques et techniques très approfondies, notamment en France, s’étalant sur une dizaine d’années. Il a également fait l’objet d’enquêtes et évaluations diverses aux États-Unis. Ces travaux ont abouti à une refonte complète des procédures d’exploitation des REP, notamment pour gérer les situations accidentelles (y compris avec la mise en place de plan particulier d’intervention) et une meilleure prise en compte du facteur humain. Ces mesures ont été répercutées et même renforcées dans la plupart des grands pays nucléaires, et au premier chef en France qui a notamment développé une législation plus contraignante dans tous les domaines liés à la sûreté nucléaires y compris dans celui de la surveillance et des contrôle institutionnels.
En bref, l’accident de TMI a engendré un saut qualitatif majeur en matière de sûreté des réacteurs nucléaires, laquelle était déjà d’un niveau très élevé avant cet accident.

Cela étant, même si cet accident a permis des progrès significatifs en sûreté nucléaire, il a marqué aussi le début d’une période de surenchère incessante dans ce domaine, notamment en France. Cette tendance s’est accentuée à la suite de la catastrophe de Tchernobyl survenue le 26 avril 1986 qui a contribué à discréditer auprès d’une partie du grand public la sûreté des réacteurs nucléaires en général, même si la conception et les modes d’exploitation des réacteurs nucléaires accidentés (de type RBMK à graphite) n’avait rien à voir avec celle des REP (on pourrait presque dire que ces RBMK étaient « accidentogènes »).

Or, c’est justement cette même année 1986 qu’EDF a lancé les premières études d’un nouveau REP destiné au remplacement futur de son parc nucléaire existant. Ce programme appelé alors REP 2000 a été ouvert à des compagnies électriques européennes en 1990 puis il a débouché en 1992 sur une coopération franco-allemande visant à la conception commune d’un REP « évolutionnaire », baptisé EPR (le « E » de ce sigle signifiait alors « European » (PR = Pressurized reactor) mais il veut dire aujourd’hui « Evolutionary »). Ce projet était fondé notamment sur des approches communes en matière de sûreté, développées en étroite concertation avec l’appui technique des deux pays qui ont formalisé un accord en 1995 sur les options de sûreté de cet EPR. Mais ce processus a conduit finalement à un empilement d’exigences de sûreté plutôt qu’à une harmonisation équilibrée. Il en est résulté un concept multipliant les redondances diverses et les systèmes de protection ou de mitigation des accidents graves. Pour ce qui concerne les redondances, citons à titre d’exemple les 4 (oui quatre !) bâtiments de sauvegarde distincts qui comportent chacun un système d’injection d’eau destiné au refroidissement de la cuve, un système d’alimentation de secours en eau pour les générateurs de vapeur et un système électrique et de contrôle-commande (avec alimentation de secours ainsi que des voies indépendantes et des systèmes en supports tels que circuits de refroidissement, alimentations électriques et contrôle-commande), 2 générateurs diesels d’ultime secours (en plus des 4 situés dans les bâtiments de sauvegarde), 6 batteries destinées à alimenter le contrôle-commande et certains équipements essentiels, 4 réservoirs d’accumulation pressurisés indépendants et 1 réservoir de stockage d’eau situé en bas du bâtiment réacteur qui alimente les 4 voies des systèmes d’injection à moyenne et basse pression pour le système d’injection de sécurité destiné à refroidir le cœur, 2 systèmes de refroidissement redondants pour la piscine de stockage du combustible, lesquels sont complétés par un troisième dispositif diversifié, etc. Toutes ces dispositions ont certes permis d’abaisser encore la probabilité de fusion du cœur d’un ordre de grandeur et de respecter ainsi l’objectif fixé par l’ASN de 1x10-6 (1 millionième ! ) / réacteur-an, mais elles ont également accru largement la complexité de l’ensemble ce qui ne va pas forcément dans le sens d’une amélioration de la fiabilité globale du concept.

Cette démarche de sûreté maximaliste, déconnectée presque totalement de considérations économiques a conduit inévitablement à des surcoûts importants qui ont fortement pénalisé la rentabilité globale de l’EPR. À cet égard, on serait tenté de se référer au fameux principe de base appliqué en radioprotection, connu par son sigle « ALARA » (as low as reasonably achievable), qui signifie qu’il faut réduire l’exposition radiologique des individus à un niveau aussi faible que raisonnablement possible. Sauf que ce principe contient le mot « reasonably » qui est explicité par un complément de phrase : « … compte tenu des facteurs économiques et sociaux » (« taking into account economic and social factors). D’ailleurs cet aspect est bien précisé dans notre code de santé publique qui se réfère à ce principe ALARA en stipulant que « l’exposition des personnes aux rayonnements ionisants […] doit être maintenue au niveau le plus faible qu’il est raisonnablement possible d’atteindre, compte tenu de l’état des techniques, des facteurs économiques et sociaux et, le cas échéant, de l’objectif médical recherché ». Il semble que cet élément de pondération, imprégné de réalisme, ait été de plus en plus ignoré depuis de nombreuses années dans le domaine de la sûreté nucléaire, tout au moins en France. En témoigne ce principe prôné par l’ASN d’amélioration permanente de la sûreté, devenu une sorte de crédo sous prétexte que « la sûreté n’a pas de prix ».

 

La sûreté « quoiqu’il en coûte » ? L’article de Dominique Finon* apporte de précieux éléments de réponse à cette interrogation.

* article entier sur ce site

Dominique Grenêche

UARGA : Union d'associations de retraités et d'anciens du nucléaire
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